État islamique : les femmes, avenir des hommes?

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Raqqa, Syrie.

2 000. En 2015, c’est le nombre de femmes que l’on estime faire partie de l’organisation État Islamique (EI), alors que celui des combattants s’élève à 20 000 hommes . Ces chiffres sont bien évidemment à utiliser avec précaution dans la mesure où toutes les informations émanant des territoires irakiens et syriens contrôlés par l’EI depuis 2013 proviennent de sources relativement peu fiables. Parmi les membres de l’organisation, beaucoup sont occidentaux . Ce sont les fameux « Muhajirat » (immigrants) venus faire le « Djihad » en Irak et au Levant. Presque 10% des Occidentaux seraient des femmes, ce qui représente environ 200 jeunes femmes et filles parties de France (60), du Royaume-Uni (50), d’Allemagne, de Belgique ou d’autres pays européens. Cette configuration est relativement exceptionnelle puisque jamais auparavant, les mobilisations djihadistes transnationales n’avaient compté autant de femmes parmi leurs rangs. Toutes ont ainsi répondu à l’appel d’Al-Baghdadi à venir sur ce nouveau territoire musulman, justifiant la migration vers la maison de l’Islam comme un devoir

Pourquoi les femmes intéressent-elles tant l’EI? Pourquoi la propagande visant le recrutement de « Muhajirat » s’est-elle autant concentrée sur les femmes? Cet article vise moins à présenter les profils et motivations des femmes parties rejoindre l’EI qu’à comprendre l’intérêt qu’elles représentent pour l’organisation.

Tout d’abord, il faut comprendre que l’EI s’inscrit dans une tradition islamiste qui propose une interprétation violente du djihad, depuis sa création en tant que branche d’Al-Qaïda. Cette tradition remonte notamment au salafisme développé au XIXème siècle, qui prône un retour aux principes de l’époque du Prophète et aux quatre premiers califes. C’est particulièrement la vision de Sayyid Qotb, proposant une version inédite du djihad, pour la première fois envisagé contre des musulmans, qui inspire la pratique de l’EI puisque l’organisation en appelle autant à un djihad à l’extérieur (contre l’Occident notamment), qu’à l’intérieur (contre les Chiites et autres « Infidèles »).

Toutefois, mener des actions terroristes au nom de l’Islam ne lui suffit pas. Ce que recherche l’EI, c’est une implantation territoriale, poursuivant ainsi ce vieux rêve de restauration du Califat. Après avoir étendu (plutôt efficacement) le territoire du « Dâr-al-Islam« , sur lequel il impose son interprétation de la Charia à une population placée – de gré ou de force – sous son autorité, l’EI doit maintenant assurer sa stabilisation, enjeu crucial de sa pérennisation. Il est donc plus qu’une simple organisation terroriste, dans la mesure où il s’envisage comme un Etat et cherche à construire sa « Nation », ou en tout cas à consolider sa communauté. Il s’érige comme une véritable entité politique et sociale, et porte dans cette optique un intérêt tout particulier au rôle des femmes. C’est à cette partie de sa population que nous allons donc nous intéresser ici, pour comprendre les bénéfices attendus de leur participation à cette nouvelle société.

Le Manifeste d’Al-Khansaa – Un mode d’emploi pour les femmes de l’EI

Le territoire de l’EI a vu la création d’un acteur particulier qu’est la Brigade Al-Khansaa. Appelée ainsi en référence à l’une des plus grandes poétesses du monde arabe, cette police des mœurs composée uniquement de femmes (environ une cinquantaine) s’assure du respect par les autres femmes des règles de la Charia. Elles disposent pour cela d’installations propres, mixité interdite oblige, et sont entraînées à manier les armes.

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Page de couverture, Manifeste sur les femmes de la Brigade Al-Khansaa

En janvier 2015, la milice a mis en ligne un document intitulé « Women in the Islamic State: Manifesto and Case Study« , écrit en arabe, soit à destination des femmes déjà présentes dans la région. Il s’organise en trois parties: la première (« Manifeste sur la vie musulmane ») est une contestation de la civilisation occidentale et de ses modes de pensées, abordant des thèmes comme le féminisme, la science ou l’éducation; la seconde (« Les femmes de l’EI – Etude de cas ») est un témoignage de la vie des femmes sur le territoire contrôlé par l’organisation, dans des villes comme Mossoul et Raqqa; enfin la dernière (« Comparaison entre l’État Hypocrite et l’État Islamique ») est une comparaison de la situation des femmes de l’EI et de celle des femmes vivant dans la péninsule arabique, présentant notamment une vive critique de l’Arabie Saoudite. Ce document est évidemment un document de propagande, mais il semble être celui qui se rapproche le plus de la vision du djihad féminin, telle que prônée par l’EI, car il se différencie de l’approche idéalisée de la propagande faite sur internet à destination des femmes occidentales. C’est lui qui nous servira de trame de fond tout au long de notre analyse.

Le Djihad Féminin, révélateur du pouvoir des femmes sur les hommes ?

S’il existe bel et bien, le djihad féminin est à distinguer de sa version masculine, violente et combative. Rejoignant la doctrine du djihad défensif qui préconise une participation illimitée de tous les membres de l’Oumma (communauté des croyants), femmes et enfants inclus, il n’est à envisager qu’en cas de dernier recours. Il s’apparente à un devoir individuel, qui ne requiert pas d’autorisation et s’étend à tout le monde, quel que soit son âge ou son sexe. Mais dans le djihad, comme dans la société, hommes et femmes n’ont pas les mêmes rôles, et chacun suit une répartition des tâches bien précise. Ainsi, le concept de djihad féminin s’entend comme le devoir des femmes de soutenir leurs maris et fils au combat, et d’éduquer leurs enfants dans l’amour du djihad.

Historiquement, les femmes ont pourtant participé à des actions violentes. Selon Mia Bloom, entre 1985 et 2010, elles sont responsables de 257 attaques suicides, soit un quart du total (surtout en Palestine, en Tchétchénie). Mais ce n’est pas dans cette optique que les organisations islamistes terroristes ont eu pour habitude de chercher à recruter les femmes. Si elles sont essentielles, c’est pour leur influence sur les hommes. En effet, pour Yussuf al-Ayiri (ancien émir d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique), les femmes ont un grand pouvoir sur les hommes. On peut lire dans son document « The role of women in the jihad against enemies » :

Si une femme est convaincue de quelque chose, elle sera la plus grande source de force dans l’action [djihadiste] d’un homme, alors que si elle s’oppose à quelque chose, elle en sera le plus grand obstacle.

Les idéologues de telles organisations s’appliquent donc à décrire le rôle positif que jouent les femmes auprès des hommes dans leur décision de prendre les armes. On leur prête pour cela plusieurs rôles auxiliaires essentiels, comme élever les enfants dans le chemin du djihad, gérer les finances et la logistique des opérations, recruter de nouveaux combattants et sympathisants, collecter et diffuser des renseignements, fournir des soins médicaux, glorifier la lutte et bien sûr, étendre l’idéologie djihadiste.

L’État Islamique s’inscrit dans cette tradition de répartition des tâches, tout en accentuant sa plus grande réticence à l’égard de la participation des femmes au combat. Il faut tout de même comprendre que le nombre relativement important d’hommes rend moins nécessaire le recours à une contribution féminine violente. Nous ne sommes peut-être pas encore, bien que cela puisse évoluer un jour, dans le cas de figure d’extrême recours, de désespoir, préalablement requis pour envisager l’utilisation des femmes dans des attaques suicides ou des opérations militaires. Ainsi, les bénéfices attendus de la participation des femmes au djihad se font surtout en coulisses, dans la sphère privée à laquelle elles sont cantonnées. L’étude du manifeste d’Al-Khansaa nous enseigne alors quelles sont les responsabilités attendues des femmes sur le territoire du Califat, tout en gardant toujours en tête un imaginaire qui attribue aux femmes la sédentarité et la stabilité, et aux hommes le mouvement et le flux. L’organisation se place ici volontairement contre le modèle occidental à destination des femmes, qu’est celui d’émancipation et d’égalité, en affirmant que « mélanger les rôles plongent l’humanité dans l’instabilité », Dieu ayant ordonné une existence sédentaire pour les femmes. On comprend ainsi pourquoi les femmes ne peuvent participer aux combats (sauf cas exceptionnel), et que leur rôle – très important – a pour objectif principal la consolidation de la société musulmane.

Les femmes au service de la société musulmane – une action côté coulisses

Au fur et à mesure de la lecture du manifeste d’Al-Khansaa, on est interpellé par une métaphore qui résume finalement bien le rôle attendu des femmes par l’EI. Dans une section intitulée « Fonctions secondaires d’une femme », il est dit qu’il est préférable pour une femme de rester cachée et voilée, afin « de maintenir la société derrière ce voile ». Elle est alors comparée à un réalisateur de films, comme étant certes, la personne la plus importante, mais qui reste toujours derrière les scènes. En accord avec leur dimension sédentaire, leurs responsabilités relèvent donc toutes de l’ordre du privé.

Tout d’abord, il n’y a pas de plus grande responsabilité pour la femme que celle d’épouse. La thèse centrale du manifeste repose sur l’idée que la femme, comme l’homme, a été créée pour peupler la Terre, mais que Dieu a voulu qu’elle soit créée à partir d’Adam, pour Adam.

And of His signs is that He created for you from yourselves mates that you may find tranquility in them;  (Quran 30:21).

Le problème aujourd’hui, selon eux, est que les femmes ne remplissent pas leur rôle fondamental, conforme à leur nature profonde. Ceci s’explique par l’augmentation du nombre d’hommes émasculés, qui ne renvoient pas aux femmes une vraie image de l’homme, et qui par conséquent éloignent les femmes de leur vrai rôle:

If men were men, then women would be women.

C’est donc parce que les hommes traitent les femmes comme des hommes, que les hommes ne peuvent se distinguer des femmes, et que plus personne ne remplit son rôle. On est bien là dans une critique de l’idéologie occidentale en faveur de l’égalité sexuelle, justifiant ainsi l’appel de l’EI au retour vers une répartition des tâches, une séparation entre sphère publique dominée par les hommes, et sphère privée investie par les femmes.

Dès lors, c’est dans la sphère privée, « côté coulisses », que les femmes vont mettre en application ce que les hommes défendent dehors, i.e. les lois de la Charia. Leur seconde responsabilité, qui est le but de leur existence, est évidemment « le devoir divin de la maternité ». Elles doivent en effet élever, éduquer, protéger et s’occuper des futures générations. Pour cela, elles ne peuvent être ignorantes ou illettrées, d’où la proposition d’un programme d’éducation à destination des femmes, selon leur âge et leurs capacités. Il est détaillé dans une section qui lui est consacrée (« Suggestions de programme pour les femmes musulmanes »), et insiste sur la nécessité d’enseigner aux filles de 7 à 15 ans les connaissances et la jurisprudence islamiques (« fiqh« ), notamment relatives aux femmes (règles du mariage, du divorce et de l’héritage), et favorise le développement de compétences ménagères (couture, cuisine, éducation des enfants).

Les projets de l’EI rejoignent donc bien le concept mis en avant par Mia Bloom, qu’est celui de « jihadi bride concept » et qui envisage les femmes principalement comme des « usines à bébés » dans un désir de peupler l’État et d’élever les enfants dans la pure tradition islamiste.

Les Muhajirat de l’État Islamique – vers un « empowerment » des femmes djihadistes ?

Comme nous l’évoquions en introduction, parmi les femmes membres de l’EI, nombreuses sont les occidentales ayant quitté leur pays pour participer au djihad en Irak et en Syrie. Ces personnes sont appelées les « Muhajirat » , que l’on traduit couramment par « migrants », mais dont la terminologie n’a rien d’anodin. En effet, le terme signifie originellement « celui qui évite ou abandonne les mauvaises choses », et désignait autrefois les compagnons du Prophète dans sa fuite depuis l’hostile Mecque vers la promise Médine en 622. Il dérive tout simplement de « Hijra » i.e. l’Hégire. Par conséquent, recourir à ce mot pour qualifier les sympathisants occidentaux venus soutenir le djihad de l’EI sous-entend que l’on identifie cette migration à un moyen de quitter un lieu problématique, peuplés d’Infidèles, vers une terre de Musulmans, et ce au nom de Dieu.

L’importance des sympathisantes occidentales n’est pas à négliger. Elles sont en effet plus enthousiastes car venues volontairement, et dès lors font de bien meilleurs soutiens au djihad que les femmes sur place enrôlées de force. En outre, en quittant l’Occident pour réaliser la « Hijra » , les femmes montrent qu’elles prêtent une supériorité à l’idéologie de l’EI sur la vision occidentale, ce qui constitue un puissant facteur de gratification pour les combattants, davantage incités à prendre les armes.

Il faut cependant remarquer un point important concernant ces Muhajirat: si la grande majorité d’entre elles se retrouvent sur place à endosser les responsabilités d’épouses et de mères, certaines partent la tête remplie des images de propagande valorisant la participation active des femmes aux opérations violentes, et déchantent rapidement quand elles se voient cantonnées à la sphère privée. Ce qu’il faut comprendre, c’est que pour ces occidentales ayant grandi dans un environnement social où l’émancipation des femmes fait loi, venir participer au djihad est souvent motivé par un désir de s’affirmer en tant que « héros » et de défendre l’Islam, de la même manière que les hommes. Mais fidèle à sa vision conservatrice, l’EI se montre profondément réticent quant à leur implication dans les opérations militaires. Pourtant, on peut noter que des progrès ont été faits vers une plus grande action militante de leur part: elles sont entraînées à utiliser des armes, et en portent pour leur protection. À cela, en vertu de la séparation entre les sexes qui implique de former du personnel féminin au service de la population féminine, s’ajoute le fait non négligeable que beaucoup sont recrutées pour leurs compétences techniques afin d’exercer des métiers particuliers tels que professeurs, médecins, infirmières ou même ingénieurs. Ce cas de figure est d’ailleurs évoqué dans le Manifeste sur les Femmes, au sein de la section « Fonctions secondaires », comme l’une des raisons (exceptionnelles) qui autorisent une existence moins sédentaire des femmes, mais toujours pour servir la société, et dans le respect de la Charia.

La création en 2014 de la Brigade al-Khansaa par une Anglaise est un pas de plus vers cet « empowerment » des femmes au sein de l’EI: tout d’abord, celles qui s’enrôlent dans la milice touchent environ 200$ par mois ce qui leur confère un pouvoir économique; de plus, elles ont un pouvoir sur les autres femmes, à travers la violence qu’elles déploient pour faire respecter la Charia. Par exemple, une quinzaine de femmes coupables de ne pas porter le voile se sont retrouvées défigurées après que la brigade leur ait jeté de l’acide au visage. Ainsi pour certains, on assiste à la naissance d’une « sous-culture du girl power djihadiste », à l’émergence d’un processus d’émancipation féminine au sein même du mouvement extrémiste. Pour d’autres, la création d’Al-Khansaa serait davantage une sorte de compromis trouvé pour répondre au besoin de participation militante, notamment témoigné par les fameuses Muhajirat occidentales, tout en respectant la tradition de séparation et la vision très conservatrice de l’organisation islamiste.

Conclusion – Les femmes djihadistes, avenir des hommes?

Il apparaît évident que l’État Islamique, notamment à travers le Manifeste d’Al-Khansaa produit une vision idéalisée du rôle des femmes: il leur accorde une énorme influence sur les hommes, un immense pouvoir dans la construction et la consolidation de la société. Finalement, il est attendu d’elles qu’elles préparent l’avenir des hommes, dans la mesure où elles éduquent les enfants, i.e. la future génération de djihadistes. En ce sens, elles apparaissent en quelque sorte comme les gardiennes du message, les vectrices de l’idéologie. Évidemment, ce discours est un discours de propagande. Les quelques témoignages recueillis dressent le portrait d’une réalité difficile des femmes sur place, ce qui amène à douter de la sincérité du discours. Cependant, il serait peut-être judicieux de ne pas non plus présupposer d’une hypocrisie absolue de la part de l’État Islamique, ni de conclure à une instrumentalisation totale des femmes, comme le suggère leur participation plus grande à l’action militante.

 

*** Article originalement publié le 25 novembre 2015 dans Perspective Sécurité, volume 1, numéro 2, disponible ici.

 

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